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نسخة كاملة : Le premier bien-aimé - psychanalyse et mystanalyse -
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Le Premier Bien-Aimé
Psychanalyse et mystanalyse


«Promène ton cœur là où le désir l'emmène.
Il n'y a d'amour que pour le premier bien-aimé».

Cette parole proférée par Abou Tammam, n'est pas une beauté poétique que seul un fin connaisseur de la langue arabe pourrait savourer, mais semble-t-il l'une de ces vérités universelles que les hommes peuvent se partager, nonobstant toutes différences. Plusieurs siècles se sont écoulés, depuis que cette parole a jailli du cœur du grand poète, brûlé par la nostalgie, pour couler dans le désert comme l'eau fraîche d'une source intarissable, et pourtant elle nous est contemporaine, cadrant si bien avec le savoir moderne qui est le nôtre. Elle n'est certes pas absolue; légion peuvent s'inscrire en faux contre le premier sens qu'elle offre au lecteur, en adoptant, expérience à l'appui, un autre point de vue tout autant juste; mais au-delà de ce sens apparent, qui somme toute reste très relatif , vrai ou faux selon le ressenti ou l’expérience de chaque individu, elle (re)présente en outre quelque chose de largement commun pour notre savoir moderne.
En quoi consiste sa modernité ?
Nous sommes enclin à croire que la psychanalyse n'a pas dit autre chose. Freud semble avoir traduit dans un langage conceptuel ce que notre poète avait dit en un seul vers. Les objets du désir peuvent se multiplier à loisir, pourtant c'est au premier objet que le désir demeure le plus attaché. Et c'est cet attachement qui gagne à être appelé ici " amour".
Abou Tammam aurait découvert la clef du paradigme psychanalytique, mais il ne l'a pas ouvert. Son intuition lui a juste permis d'établir la règle. Quant à son application, peut-être pourrions-nous dire qu'elle ne l'a pas menée jusqu'au bout, si on s'accorde à croire raisonnablement que ce qu'il entendait par « le premier bien-aimé» n'était ni ne pouvait nullement être le premier objet du désir, mis en évidence par Freud.
En découvrant le paradigme (au sens linguistique) des objets du désir, et en remontant ce paradigme vers le passé, pour en découvrir le point nodal, là où le désir s'est fixé originairement, le poète opère conformément à l'un des paradigmes (au sens épistémologique) modernes, selon lequel on ne saurait expliquer l'amour que par une archéologie du sujet, qui creuse si loin dans son passé.
L'approche que nous proposons ici n'est pas psychanalytique; nous ne cherchons pas à creuser en profondeur dans la vie d'Abou Tammam, en remontant d'un objet à l'autre, jusqu'au «premier bien-aimé»; mais plutôt une lecture philosophique, cherchant à savoir à quels paradigmes peut appartenir une certaine "vérité" que le poète avait saisie par pure et simple intuition, et qui jouit encore d'une grande force explicative.
Y a-t-il par ailleurs d'autres paradigmes où une telle "vérité" pourrait être aisément réinscrite?
Nous avons tendance à croire que cette "vérité" déclarée par Abou Tammam va à merveille avec une autre conception de l'amour, constituant un autre paradigme, à savoir la conception mystique, entendre ici particulièrement soufie.
En effet, si «le premier bien-aimé» est identifiable selon la psychanalyse au «premier objet du désir» qui est le corps de la mer, selon le soufisme (ou mystique musulmane) il serait plutôt identifiable au «Premier Bien-Aimé» qui est, pour en rester, dans un premier temps, sur l'isotopie de // l'humain//, ladite «Vérité Mohammadienne». Certes en soufisme la mère demeure un objet d'amour privilégié - pas au sens freudien qui, rappelons-le, est pansexuel- mais elle n'est pas néanmoins considéré comme étant le premier bien-aimé. De vocation matérialiste, la psychanalyse remonte au premier objet matériel. De vocation spiritualiste «la mystanalyse» (nous forgeons ce terme pour désigner, à l'état actuel, «l'approche soufie de l'âme» ou, si l'on veut, «la psychanalyse mystique») remonte, quant à elle, au premier objet spirituel. Objet qui, selon les soufis, est l'archétype de ce que l'on appelle en arabe «al mahboubiya», et que l'on pourrait peut-être traduire par "l'adoréité" ou "la bien-amabilité" (vertu qui rend une personne adorée, bien-aimée). Selon les initiés musulmans, in principio Dieu aurait créé La Lumière Mohammadienne, et à partir de celle-ci Il aurait ensuite créé tous les univers. Et c'est en elle que toutes les créatures trouvent la plénitude du sens de leur être. Aussi, selon la mystanalyse, n'y aurait-t-il d'Amour que pour ce Premier Bien-Aimé, cette première «Poignée Originelle» (selon une célèbre citation soufie: « Dieu était et rien n’était avec Lui. Et quand il voulut créer l’univers, Il saisit une Poignée de Sa Lumière et lui ordonna : Sois Mohammed!»)
Abou Tammam aurait deviné juste. La mystanalyse remonterait elle aussi, à travers une certaine archéologie du sujet, jusqu'à la première origine dont le sujet s'est séparé, et s'accorderait à dire que le véritable amour n'est finalement que la nostalgie de cette origine.
Cependant, si le parallélisme est frappant entre psychanalyse et mystanalyse, il y a entre elles une différence qui ne doit pas passer inaperçue. Selon la psychanalyse le sujet demeure inconscient de son «premier bien-aimé», et il faudrait en revanche le réveiller, pour l'en détacher, et le libérer ainsi du complexe d'Œdipe. Alors que selon la mystanalyse le sujet est également inconscient de son «premier bien-aimé», mais il faudrait le réveiller pour au contraire l'y attacher. La psychanalyse aide l'homme à prendre conscience de l'objet originaire de son désir inconscient, afin de le transcender, de s'en libérer; la mystanalyse, elle, l'aide à prendre conscience de l'objet originaire de son désir inconscient afin de plutôt le rejoindre dans sa transcendance, autant que faire se peut. Et c’est cela l’autre sens de la liberté, en l’occurrence celle de l’esprit..
Venons-en maintenant à l'isotopie du //divin// sur laquelle la mystanalyse interpréterait également la parole d'Abou Tammam.
«Le Premier» est l'un des beaux Noms de Dieu cités dans le Coran et la Sunna. Ainsi il serait aisé de dire qu'il n'y a finalement d'amour que pour Lui, le Premier. Ce qui est à la fois évident et problématique. Si ce vers doit être compris comme étant un jugement de valeur (on peut le paraphraser ainsi : «il ne devrait y avoir d’amour que pour le premier bien-aimé», et l’on réalisera donc, par absurde, que tout autre amour (pour une autre personne ou une autre chose) est indigne d’être appelé amour), il serait fort relatif, et fort discutable, n'impliquant que ceux qui croient en Dieu et placent l'Amour divin au premier rang. Si par contre il se présente comme étant un jugement de fait (on peut également le paraphraser ainsi : «il ne peut y avoir d’amour que pour le bien-aimé» et donc dans tout ce que nous aimons nous n’aimons en fait que Dieu), on ne peut alors s'empêcher de s'interroger: comment démontrer que Dieu est le premier bien-aimé même chez ceux qui n'y croient pas? Question certes difficile. Et pour y répondre il faudrait reprendre, entre autres, tout le gigantesque travail d'Ibn Arabi, pour ne citer ici que cette grande figure soufie.
En effet tous les soufis qui ont prôné «l’Unicité de l’Etre» confirment à l’unanimité que tous les objets d’amour – si variés soient-ils- ne sont que des manifestations de l’Un. Et c’est parce que notre regard est voilé que nous les voyons dans leur matérialité comme s'ils étaient divers et autonomes. Mais si on arrive à lever le voile, à les transpercer d’un regard lumineux, on n’y verrait que l’Un. Abla ou Andromède, Bouthaïna ou Iseult, Leila ou Elsa, Afra ou Juliette, toutes, et d’autres encore (la liste contient toutes les créatures qu’on puisse aimer), ne sont que des manifestations du Premier Bien-Aimé dont nous sommes inconscients et dont nous devons prendre conscience grâce, non pas à un psychanalyste, mais plutôt un «mystanalyste», un maître soufi réalisé, accompli, un initié et initiateur à même de nous conduire au moment de l’Eveil.
Dans la tradition occidentale c’est la psychanalyse qui a exploré l’inconscient. Dans la tradition musulmane c’est le soufisme qui l’a exploré. Mais s’agit-il ici et là du même continent comme dirait Althusser?
Certainement non. Pour nous rendre compte de la différence entre les deux sens du fameux concept de l’inconscient, ceux que lui octroient respectivement la psychanalyse et la mystanalyse, nous sommes appelés à nous interroger de prime abord sur la topique soufique ou mystanalytique, pour la comparer ensuite à la double topique freudienne, déjà trop connue. Un sérieux travail nous attend pour faire dialoguer profondément l’Occident et l’Islam. Plutôt que de seulement appliquer la psychanalyse au soufisme - ce qui n'est certes pas illégitime!- il faudrait également songer à transformer le soufisme en science humaine, en une anthropologie, à tirer profit de sa force explicative, à en faire une instance lectrice et non seulement un objet de lecture. C'est ainsi que l'on pourrait gagner deux points de vue différents, deux explications différentes, dans un mouvement d’inter-lecture qui, loin d’être réducteur, essaie de découvrir de mieux en mieux notre insondable inconscient, dans l’espoir d’un véritable éveil.

Noureddine Bouimejane.
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